Par Sophie Chauliac, consultante chez Stone Soup. 

Les entreprises sociales en Europe font de plus en plus parler d’elles. Si le secteur est effectivement en pleine ébullition, il reste difficile de mesurer son développement car la définition d’une entreprise sociale varie selon les pays. Même à l’échelle nationale, le concept d’entreprise sociale se décline sous des formes multiples et suscite le débat. Cette diversité, qui témoigne de la fécondité et du dynamisme de l’entrepreneuriat social, est aussi la source d’un manque de lisibilité qui freine son développement. Coup de projecteur sur les acteurs de l’écosystème de l’entrepreneuriat social en Espagne, au Portugal et en France.

Avec ou sans but lucratif ?

La première question qui se pose est celle du modèle économique des entreprises sociales, en particulier en France, en Espagne et au Portugal, où l’économie sociale et solidaire est fortement implantée et où il peut être culturellement difficile de concilier le social et la viabilité économique.

Leire Vega est chargée de communication chez Unlimited Spain, un accélérateur de start-ups qui encourage l’innovation dans les domaines de la ville durable, de la santé et de l’agroalimentaire. Elle explique que « UnLtd évalue les entreprises à l’aune de leur impact social. Nous sommes convaincus que la viabilité financière en est un élément clé, c’est pourquoi notre programme n’est pas destiné aux ONGs ». Depuis le début de ses opérations en Espagne il y a trois ans, Unlimited Spain a soutenu plus de 50 entreprises sociales. La quasi-totalité d’entre elles sont des sociétés à responsabilité limitée.

Pour d’autres organisations, les définitions ne sont pas aussi tranchées et il existe une zone grise. C’est le cas de la fondation française Entreprendre&Plus, qui elle aussi soutient des entrepreneurs sociaux. Félicie Goyet, Directrice de projet, raconte que la sélection des projets fait parfois débat au sein même de l’équipe : « ce que nous regardons, c’est le potentiel des entreprises en termes d’impact social et leur capacité à se développer en ne dépendant pas uniquement de dons et de subventions ». Mais tout dépend de ce qu’on entend par « uniquement ». Elle ajoute « la maximisation de l’impact social passe avant les profits, mais n’empêche pas d’en générer ! ».

Manque de visibilité

Si la définition de l’entreprise sociale est si vaste, c’est qu’elle ne bénéficie pas d’un cadre juridique qui lui soit propre. « En Espagne les entreprises sociales ne correspondent à aucune des catégories juridiques existantes », explique Leire Vega. De ce vide juridique découlent un manque de soutien de la part des pouvoirs publics, des difficultés à obtenir des financements, et un manque de visibilité auprès de l’opinion publique. Daniel Serón, responsable de la Coalition des entreprises pour une économie bas carbone et circulaire de la Fondation Ecodes pour l’économie et le développement, basée à Saragosse, est du même avis : « sans figure juridique propre, il nous est difficile de donner de la visibilité à ce type d’entreprise ».

Ce n’est en revanche pas ce que pense Carlos Azevedo, co-fondateur de l’IES Social Business School au Portugal. Son organisation a formé au niveau international plus de 5000 entrepreneurs sociaux, et il estime que le statut juridique est seulement un moyen de générer de l’impact : ‘Aujourd’hui, je ne pense plus qu’un statut juridique spécifique soit nécessaire, parce que cela diviserait le secteur social en silos. Le cadre juridique actuel au Portugal est selon moi suffisant pour que les entreprises sociales se développent’.

De nouveaux défis

En France, depuis 2014, il est possible de demander l’agrément « Entreprise solidaire d’utilité sociale (ESUS) », dont les titulaires peuvent accéder à des programmes publics spécifiques et à des sources de financement. Il s’agit là d’un moyen de certifier que l’objet principal d’une organisation  – qu’elle soit ou non une entreprise  - est bel et bien l’utilité sociale. Mais l’agrément implique aussi une certaine forme de gouvernance pour les organisations, du moins pour l’instant. Pour l’obtenir, il faut par exemple que la rémunération versée au salarié le mieux payé n’excède pas un montant correspondant à 10 fois le salaire le plus bas. Dans les faits, cette certification est aujourd’hui sous-utilisée et peu reconnue. Le pays compte à peine un millier d’organisations agréées, dont 20 % seulement sont des entreprises. On constate en revanche l’émergence de modèles hybrides, comme celui de Meet my Mama, une entreprise sociale installée à Paris qui aide les migrantes et les réfugiées à transformer leurs talents culinaires en sources de revenus. Une association a été créée pour les activités de formation des bénéficiaires mais c’est une société anonyme qui facture la prestation des services de restauration.

Malgré leur grande diversité, les entreprises sociales des différents pays rencontrent des difficultés communes. De l’avis général, il en est ainsi du développement des nouvelles technologies dans le secteur social et de ce que l’on appelle la « tech for good ». Celle-ci s’accompagne de l’arrivée de collaborateurs qui n’ont pas les mêmes compétences, les mêmes motivations ni les mêmes attentes salariales. Pour retenir cette nouvelle génération d’employés, il faut savoir innover et générer des revenus suffisants.

Essor des entreprises à ‘double objectif’

Dans ce secteur en évolution constante, on observe également que les entreprises traditionnelles portent un intérêt croissant à des considérations sociales, environnementales et de gouvernance. Même si elle n’est pas investie d’une mission sociale à proprement parler, une entreprise peut décider de développer ses activités de manière plus responsable, ajoutant un objectif social à son objectif économique. Ce nouveau modèle fait des émules dans le secteur privé, comme l’indique la montée du mouvement B Corp en Europe, auquel l’entreprise Stone Soup Consulting appartient depuis qu’elle a obtenu sa certification B Corp en 2016. Un mouvement qui rassemble des entreprises à double objectif -économique et social - qui s’engagent à mesurer, faire auditer et rendre public leur impact social et environnemental.

En Espagne, la croissance du mouvement B Corp est de l’ordre de 20%, avec 53 entreprises actuellement certifiées. En France, on compte 60 entreprises certifiées « et ça en seulement deux ans », précise Benjamin Enault de l’organisation Utopies, partenaire de B Corp en France.  Il ajoute par ailleurs « que [B Corp] reçoit à présent des demandes de grandes entreprises, ce qui n’était pas le cas auparavant ». Le groupe Danone, par exemple, a fait certifier 9 de ses filiales depuis 2015 et ambitionne d’obtenir la certification B Corp au niveau mondial.

Cette diversité des opinions et des définitions est un signal positif : elle montre que l’entrepreneuriat social est sur la voie de la maturité. Reste maintenant à voir comment ce mouvement va évoluer au cours des prochaines années, au niveau national et européen. Mais quoi qu’il en soit, il est certain que le monde des entreprises est en train d’opérer une profonde mutation : au-delà de leur rôle purement économique, elles deviennent des actrices incontournables de la transition sociale et écologique.